Une forêt qui reste en vie, c’est du carbone qui reste dans les arbres au lieu de partir dans l’atmosphère. Une forêt que l’on replante, c’est du carbone retiré de l’atmosphère et séquestré dans les arbres. L’idée derrière un projet carbone forestier peut être exprimée en une seule phrase :
Rémunérer celles et ceux qui protègent et restaurent une forêt, en transformant le CO₂ stocké en « crédits » qu’une entreprise peut acheter.
Mais entre l’intention et le premier crédit vendu, il y a un vrai parcours du combattant. C’est ce que nous allons voir étape par étape dans cet article.
Définir un projet : protéger, ou reconstituer
La première question à se poser est simple : la forêt existe-t-elle déjà ou faut-il la créer (ou la recréer) ?
On distingue deux grandes familles de projets :
- Les projets REDD+ : Ils consistent à éviter la déforestation et la dégradation des forêts existantes.
- Les projets ARR (Afforestation, Reforestation, Revégétalisation) : Ils consistent à créer de nouvelles forêts ou à restaurer des terres dégradées en plantant des arbres et la mise en œuvre de pratiques de conservation des sols.
À ce stade on ne parle pas encore de carbone on vérifie surtout la partie technique. À qui appartient la terre ? qui l’utilise ? où sont exactement les limites du projet ? Ces étapes sont non négligeables, par exemple un flou foncier peut faire capoter un projet des années plus tard.
Est-ce que le projet tient la route ? L’étude de faisabilité
Avant de lancer le projet et de dépenser le moindre euro dans la conception, il faut tester l’idée. C’est une étape clé, c’est à ce moment-là qu’on va valider la viabilité du projet sur le terrain même si sur le papier il semble déjà parfait.
Concrètement, on commence par rédiger une note d’identification du projet (PIN). Il s’agit d’un résumé qui pose les objectifs, la localisation, une première estimation du scénario de référence et une estimation des bénéfices carbone. Ce document sert à convaincre gouvernement, bailleurs et investisseurs de s’intéresser au projet.
La note d’identification du projet n’assure pas la faisabilité du projet, c’est pour cela qu’elle est ensuite suivie d’une étude de faisabilité approfondie, plus sérieuse. Cette étude permet d’avoir un regard critique sur le projet et décider si la finance carbone est vraiment une option viable. Il y a quatre pièges classiques à éviter dans cette étude : surestimer la taille du projet, sous-estimer les coûts, être trop optimiste sur les revenus carbone, et mal définir le contenu du projet.
Il y a également un obstacle de fond à prendre en compte. Un projet ne génère aucun crédit pendant les premières années, donc aucun revenu. Or seule la phase de conception coûte déjà entre 150 000 et 300 000 dollars. Il faut donc financer ce développement à l’avance, sur fonds propres, via bailleurs, ou via des investisseurs qui achètent les futurs crédits à terme. Il faut trouver comment financer le projet dans l’attente de rentabilité sinon le projet ne pourra pas décoller.
Le scénario de référence, l’additionnalité et les fuites
On arrive ici à l’étape la plus importante, et sur laquelle il faut être très rigoureux. Pour savoir combien de CO₂ un projet évite ou retire, il faut le comparer à ce qui se serait passé sans lui. C’est le scénario de référence, c’est-à-dire la différence entre « sans projet » et avec « projet » qui donne droit à des crédits.
Trois notions dirigent tout ici :
- La Baseline, établie via une modélisation historique et spatiale. Elle nous permet de voir ce qu’il se serait passé sans le projet.
- L’Additionnalité, prouver que les réductions d’émissions sont réelles, mesurables et qu’elles n’auraient pas vu le jour sans le financement des crédits carbone.
- Les fuites, si l’on protège une parcelle mais que les bûcherons vont simplement couper la forêt d’à côté, on n’a rien évité, on a juste déplacé le problème. Il faut donc pouvoir mesurer et déduire les fuites.
C’est sur cette étape que certains projets ont perdu en crédibilité. Certains projets avaient été installés dans des zones à faible risque réel de déforestation, ou avaient gonflé leur Baseline pour générer plus de crédits qu’ils ne le méritaient.
Choisir une méthodologie et un standard
On ne peut pas se contenter de calculer le carbone dans son coin et de réclamer ses crédits. Pour générer des crédits il faut s’adosser à un standard de certification, les plus connus étant Verra (VCS) ou Gold Standard, et à une méthodologie validée par ce standard. La méthodologie met un cadre précis sur comment quantifier les réductions d’émissions.
Tout est ensuite consigné dans un document central, le PDD (Project Design Document), qui regroupe l’objectif, la localisation, la durée et la méthode du projet. C’est le dossier de référence sur lequel tout le reste va s’appuyer.
Faire valider le dossier par un tiers indépendant
On a vu qu’il fallait respecter une méthodologie et c’est maintenant que la bonne application de la méthode va être contrôlée.
Avant qu’un seul crédit n’existe, le PDD passe entre les mains d’un auditeur indépendant (appelé VVB). Son rôle est de vérifier que la méthode est bien appliquée et que les promesses tiennent la route. Ces auditeurs doivent eux-mêmes être agréés par le standard. Dans certains pays, le gouvernement hôte doit lui aussi donner le feu vert au projet.
Mettre en œuvre le projet
Une fois le dossier validé, on peut déployer le projet sur le terrain. Le projet devient concret : on plante, on protège, on met en place des activités qui réduisent la pression sur la forêt. Tout ça est piloté par un porteur de projet, l’organisation (ONG, entreprise, coopérative…) qui coordonne le projet dans la durée et en porte la responsabilité.
Mais il ne faut pas oublier de prendre en compte les personnes dans la mise en œuvre. Il faut décider très tôt comment les revenus des crédits seront partagés entre le porteur de projet, les propriétaires terriens et les communautés qui vivent dans la forêt concernée. Et surtout ces communautés doivent impérativement donner leur accord de façon libre, préalable et éclairée, c’est le principe du consentement FPIC. Quand cette dimension humaine est mal réalisée, le projet perd sa légitimité et peut même perdre sa certification.
Mesurer le carbone, le MRV

L’obtention des crédits repose fortement sur cette partie. Le MRV, c’est le système qui estime réellement la biomasse et les stocks de carbone de la forêt, puis suit leur évolution dans le temps.
En pratique pour mesurer le carbone on mesure le diamètre et la hauteur des arbres sur une parcelle témoin, puis on les convertit en biomasse à l’aide d’équations allométriques. La biomasse vivante représente plus des trois quarts du carbone d’une forêt. Pour couvrir de grandes surfaces, on complète ces relevés de terrain par des capteurs à distance pour reconstruire la canopée arbre par arbre. Le problème c’est que la précision reste fragile, en particulier en Afrique tropicale, où peu d’équations allométriques ont été établies et où il n’existe pas encore de consensus sur la cartographie de la biomasse.
Dans les faits ce qui manque le plus souvent à un projet, c’est un MRV fiable. Beaucoup reposent sur des mesures partielles ou datées. C’est précisément là que des acteurs comme TerraKora interviennent. En combinant satellite, Lidar et IA, ils apportent une couche de mesure indépendante de la biomasse forestière précise et fiable. Il faut que les tonnes de CO₂ avancées par un projet soient mesurées et vérifiables plutôt que simplement affirmées. Dans un marché où la confiance s’est effondrée, c’est cette indépendance de la mesure qui donne de la valeur et de la crédibilité à un crédit.
Vérifier, puis émettre les crédits
La mesure, à elle seule, ne suffit pas. Elle doit être vérifiée, à nouveau par un auditeur indépendant. C’est seulement après la validation de cette vérification que le registre du standard inscrit officiellement les crédits. Un crédit = une tonne de CO₂ évitée ou séquestrée.
Ces crédits sont dits « ex-post », ils ne sont émis qu’après vérification, pour du carbone déjà stocké ou évité.
Ce processus de mesure puis vérification a lieu tout le long du projet, tous les un à cinq ans, on remesure, on refait vérifier, et de nouveaux crédits sont émis.
Vendre les crédits : à qui, et sur quel marché ?
Une fois émis, les crédits carbone partent sur différents types de marchés.
Le marché volontaire, est le principal débouché pour des crédits forestiers : des entreprises y financent des projets climatiques sans y être obligées. Les crédits s’y échangent entre 3 et 50€ la tonne, un écart de prix qui reflète les écarts de qualité entre les crédits.
Le marché des conformités qui lui regroupe des acteurs légalement contraints de compenser leurs émissions. Attention ils n’acceptent pas tous les crédits carbone forestiers, les plus gros systèmes, comme l’EU ETS européen, fonctionnent avec des quotas. Le vrai débouché pour le forestier sur le marché des conformités c’est le CORSIA. Ils acceptent certains crédits forestiers, à condition qu’ils soient autorisés par le pays d’origine.
Enfin, les crédits peuvent être échangé entre les États. L’article 6.2 de l’Accord de Paris, encadre les transferts de crédits (les ITMO). Dans ce type d’échange, pour éviter le double comptage, le pays vendeur effectue un ajustement correspondant.
La permanence, sur le long terme
Un dernier point qui est souvent oublié, le carbone stocké peut repartir. En effet il y a des risques d’incendie, de déforestation ou de sécheresse qui plane sur tout le projet forestier. C’est ce qu’on appelle le risque de « non-permanence ». Pour s’en protéger, les standards imposent de mettre une partie des crédits en réserve, des Buffer, et continuent à surveiller la forêt pendant des décennies.
Conclusion
Monter un projet carbone forestier est un processus long et rigoureux. Pour garantir la génération de crédits carbone, et donc la rémunération, il y a quatre choses dont vous avez absolument besoin :
- Une fondation impeccable : une Baseline crédible, sans surestimation
- Un système de mesure moderne et fiable (MRV) : la combinaison du travail de terrain et des technologies de pointe (LIDAR, IA) pour prouver le stockage réel du carbone
- Un ancrage humain fort : le respect du consentement des populations locales et un partage des revenus
- Une vision à long terme : la gestion des risques de non-permanence pour garantir la viabilité du projet sur plusieurs décennies.
Aujourd’hui le marché du carbone rémunère l’intégrité. Investir dans la rigueur dès les premières étapes du processus est la meilleure façon de créer des crédits carbone de haute valeur, bénéfiques pour le climat, la biodiversité et les populations locales.
